Le geste et l'écho: Un dialogue sans filet

Quand on étudie votre parcours, Jean-Louis, on est immédiatement frappé par un paradoxe. Vous avez passé un demi-siècle à l’école de la rigueur et de la technique. Un monde où le regard analyse, structure, résout et ne laisse aucune place au hasard. Et pourtant, en 2019, vous bifurquez. Vous prenez des couteaux, des spatules, de l’acrylique, et vous plongez dans l’abstraction lyrique la plus totale. Comment passe-t-on d’un demi-siècle de discipline absolue à cette fureur du geste pur ?

Pour moi, ce n’est pas une rupture, c’est une métamorphose. Cette expertise technique accumulée pendant 50 ans est devenue le socle invisible de mon art. Là où la précision était une règle stricte, elle s'est transformée en un outil de liberté. Je ne peins pas le monde tel qu’il est, mais tel qu’il vibre. Entrer dans mon univers, c’est accepter d’être surpris par l’imprévu. La forme n’est jamais un but, elle n’est qu’un prétexte à la liberté.

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Justement, parlons de cet imprévu. Dans vos échanges, vous dites souvent : « Je ne peins pas ce que je vois, mais l'écho que le monde laisse en moi ». On sent chez vous un refus catégorique de préméditer l'œuvre. Vous refusez qu'un concept intellectuel dicte sa loi au tableau. Vous partez du vide, du néant...

C’est une nécessité intérieure. Peindre ou sculpter m’emmène dans un voyage sans but défini, et c’est ce voyage seul qui m’intéresse. Le lieu d’arrivée est accessoire, car une fois arrivé, je sais déjà que je repartirai... Dans mon atelier, la toile est posée à plat. Je ne tourne pas autour. C’est un territoire fixe à conquérir, un face-à-face physique où j’écrase la matière avec le poids du corps. Je travaille « dans le frais » (alla prima), sans filet. Du chaos des premiers aplats naît une harmonie spontanée

C'est la définition même de l' Action Painting théorisé par Harold Rosenberg ! La toile n’est pas une simple image, c’est une arène où se produit un événement, une lutte physique entre l'artiste et la matière. On y retrouve la gestuelle physique de Joan Mitchell, l'urgence de ses griffures, mais aussi ces lumières traversantes qui rappellent Chu Teh-Chun. Mais ce qui est fascinant, c'est votre rapport à l'œuvre finie. Vous décrivez un état de conscience modifié, comme si un « double » peignait à votre place.

C'est vrai. Lorsque je prends du recul et que je me « réveille », l'œuvre m’apparaît parfois comme une apparition. Je n’ai pas le sentiment d’avoir contrôlé l’alchimie. C’est pour cela qu’il m'est facile de m'en détacher... et c'est aussi pour cela que je suis intransigeant. Si je ressens une « gêne », une dissonance, si l’intellect a bouché le canal, je détruis. Le recouvrement par le blanc est un acte de purification pour remettre le compteur à zéro.

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Et pourtant, ce dialogue ne s'arrête plus à la surface plane de la toile. Depuis 2025, votre univers s’est émancipé du cadre pour habiter l’espace réel à travers la sculpture. Comment ces deux mondes cohabitent-ils ?

De l'appareil photo aux spatules, puis au modelage, il n’y a jamais eu de rupture, seulement un changement d'outil pour une quête identique : révéler l'essence abstraite cachée dans les replis du réel. Si ma peinture est une explosion immédiate, ma sculpture est une quête de silence, une domestication du vide. Mes pièces blanches, marquées par des lignes de rupture noires, sont comme des silences au milieu du vacarme coloré de mes toiles. Elles forment un écosystème où la spontanéité du geste trouve sa stabilité dans la sérénité du volume.

Une dernière question m'intrigue : vos Reproductions Éphémères. Vous redonnez vie sur des plaques de métal à des œuvres uniques qui ont pourtant disparu, dont il ne restait qu'une trace photographique. C'est une démarche presque mystique, non ?

C’est une façon de transmuter plutôt que de détruire. Ces tirages limités à 10 exemplaires sont des fragments de mon jardin secret. Des œuvres qui ne vibraient pas selon mes standards sur la toile, mais qui contenaient une étincelle que je ne voulais pas voir disparaître totalement. Je leur offre une seconde chance, une réhabilitation. Le public n'y voit pas seulement un résultat final, mais une archive de ma recherche, une preuve que le chemin vers la création est parsemé d'instants où l'instinct doit être réévalué.

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Au fond, Jean-Louis, votre art n’est pas un masque, c’est un révélateur. Vos œuvres n'invitent pas à un regard lointain, elles imposent une rencontre physique. Vous offrez une liberté totale au spectateur en lui murmurant : « Prenez de la hauteur, restez maître de votre interprétation. Que voyez-vous ? Que ressentez-vous ? »

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